Une nécessaire « Solidarité Digitale » …

Le Siècle des Lumières… l’Age Classique… l’Ere du Vide…

Nous aimons bien d’une formule appréhender une période de l’Histoire en la nommant d’un élément d’idéologie qui nous paraît la caractériser. Ces dernières décennies pourraient ainsi, par exemple, trouver leur unité sous une expression du type : Le Temps des Transitions.

De fait, nous n’avons jamais autant décliné ce mot, « transition », et ce dans tous les registres, souvent simplement pour dire le changement et s’assurer qu’il ne soit pas brusque, ni violent :

Transitions démocratiques, transition énergétique, transition démographique, transition écologique, transition numérique … Au pluriel, au singulier … Ce sont des états, des populations, des sociétés, des organisations qui en sont les théâtres… Toutes ces transitions proclamées, voire instituées, ne nous disent pas nécessairement la même chose mais dans tous les cas elles expriment un sentiment d’appréhension à l’égard d’une transformation – littéralement une «métamorphose» – ressentie comme inéluctable.

Par « transformation » ou encore « métamorphose », son strict synonyme en grec, on désigne ainsi le «passage» d’une forme à l’autre, le glissement d’une forme dans l’autre.
Le préfixe latin trans- et le préfixe grec metasignifient à eux seuls ce passage et l’ambivalence qui lui est attachée : passage à travers, outre, voire au-delà.

Dans le contexte de l’état d’urgence sanitaire que nous connaissons aujourd’hui, c’est du côté de la « transformation digitale » que l’on regarde particulièrement, notamment pour les changements qu’elle permet de réaliser avec succès dans l’organisation d’un quotidien où il faut se tenir à distance.

C’est que cette « transformation digitale », si elle répond efficacement à de nombreuses attentes, n’en suscite pas moins des questions inquiètes, tant au niveau des entreprises qu’au niveau de la société toute entière.
Au sein de l’entreprise, la « transformation digitale » passe par l’appropriation et l’optimisation des utilisations possibles du digital qui conduisent toujours à une réorganisation des services, de la gouvernance et du système de valeurs sur lequel s’appuie la culture de l’entreprise.
Dans la société, elle provoque une véritable « révolution culturelle », conséquence du passage de la société industrielle, qui avait créé un monde de production et de protection, à ce que Daniel Bell appelle la société post industrielle (The Coming of the post-industrial society, 1973).

C’est tout simplement ce que rappelle Daniel Cohen dans « Il faut dire que les temps ont changé » Chronique (fiévreuse) d’une mutation qui inquiète (2018) :
Après de nombreux tâtonnements, il semblerait que la société post industrielle ait trouvé une voie et un nom pour se définir en propre : la société digitale.

Pas si simple…

Ceci n’est pas un tour de magie… ou un sortilège qui transforme en Prince un crapaud, « la transformation digitale des entreprises » – c’est-à-dire l’utilisation de toutes les techniques digitales disponibles pour améliorer les performances des entreprises au service d’une amélioration des conditions de vie – ne repose pas sur le principe disparition/apparition…

Elle suppose presque toujours l’application des technologies numériques à des processus préexistants, elle vise l’amélioration, l’optimisation bien plus qu’elle ne cherche à provoquer la disruption ou tout autre effet de destruction créatrice. Comprendre ce que représente une transformation réussie, cela passe donc par une véritable reconnaissance de la nécessité de modifier, plutôt que de changer. Les spécialistes du sujet évoquent d’ailleurs à ce propos la « fongibilité » indispensable et préalable à toute démarche « transformante ».

Le choix du mot est intéressant. Tout d’abord il est révélateur d’une propension à jargonner qui fait écran avec le grand public des utilisateurs mais aussi avec la majorité des salariés à qui on va expliquer que l’on attend de leur entreprise qu’elle soit « fongible ». On le verra, la réussite d’une transformation digitale bien conduite passe par la pédagogie, une capacité à communiquer, transmettre, expliquer, informer et former… Avec l’emploi du mot « fongibilité », on doit convenir que ça commence mal !

Pourtant le terme est précis et pertinent. Il renvoie à une caractéristique intrinsèque, c’est-à-dire la faculté pour quelque chose d’être modifiée. Tous les systèmes et toutes les organisations ne sont pas nécessairement « fongibles ». Bref une transformation réussite réclame à la fois une grande faculté d’adaptation dans la conduite des opérations de transformation mais aussi une aptitude à la modification, une forme de perfectibilité. La solidarité « digitale » s’appuie d’abord sur cette adéquation. Et cette dernière n’est pas si fréquente, d’où le scepticisme encore important dans les rangs des responsables. Il ne faut pas oublier que seuls 31% des chefs d’entreprise en France considèrent la transformation digitale comme une véritable opportunité.

Ce chiffre est à appréhender dans le contexte d’une société où par ailleurs « l’illectronisme » touche quasiment un français sur quatre. Ce néologisme a été forgé dans le prolongement de la prise de conscience de l’ampleur de ce que l’on appelle depuis longtemps la « fracture numérique » et des nombreuses inégalités que celle-ci entretient.
Le terme d’illectronisme associe en effet illettrisme et électronique et ce mot-valise désigne le déficit de compétences dans l’utilisation des TIC. Cet « illectronisme » est évidemment susceptible d’affecter des salariés engagés au sein d’une entreprise dans un mouvement de « transformation digitale ».

Pas de transformation sans formation

A l’évidence la réussite tant au niveau des entreprises que de la société dans son ensemble passe par la formation et l’information. Depuis deux ans désormais les pouvoirs publics s’impliquent dans l’organisation de ce que Mounir Mahjoubi, alors ministre, appelait au début du quinquennat « une mobilisation générale contre l’illectronisme ». Mais tenir des colloques ne suffit pas, il faut envisager tant au niveau de la formation initiale qu’à celui de la formation continue un suivi des compétences acquises comme des compétences à acquérir. Cela passe d’abord bien-sûr par la pratique et l’intégration systématique des technologies numériques à toutes les différentes étapes du cursus scolaire, du cursus universitaire et de la formation professionnelle, de façon à rendre l’outil familier.

Mais c’est aussi à une sensibilisation à la nécessaire culture des « compétences humaines », ce qu’on appelle aujourd’hui les « soft skills », qu’il faut inciter tant les institutions de formation que les entreprises elles-mêmes : la créativité, le travail collaboratif, l’esprit critique, l’intelligence émotionnelle sont aujourd’hui essentiels.
Toutes ces compétences sont en effet indispensables pour apprécier l’apport du digital dans le monde du travail mais aussi ses limites. Créer et entretenir cette « solidarité », ce doit être à mon sens l’horizon de toute transformation digitale. C’est cet horizon qui donne du sens à la démarche, qui l’oriente et en pérennise les résultats. N’oublions pas en effet qu’une « solidarité » c’est une « solidité », par seulement pour l’étymologie.

Eric COBAST – Directeur de l’Académie de l’Eloquence d’IFG Executive Education

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