Pour vivre heureux, vivons masqués ?

Pour vivre heureux, vivons masqués ?

8 juin 2020

 

Le Monde d’Après, ce qui va (peut-être) changer ou pas.

 

Le 20 avril, alors que toute la France vit sous le régime du confinement, le ministre des Affaires Etrangères, Jean-Yves Le Drian déclare au journal « Le Monde »: Ma crainte c’est que le monde d’après ressemble au monde d’avant mais en pire.

Quelques semaines plus tard, nous sommes le 4 mai, l’écrivain Michel Houellebecq publie une lettre ouverte dans laquelle il reprend la même idée, une touche d’humour noir en plus : Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même en un peu pire.

Deux exemples prélevés sur une multitude d’occurrence de l’expression « Monde d’après »/« jour d’après » dans la bouche de nos journalistes et de nos politiques qui associent le Ministre et le Romancier dans une interrogation commune sur un « après », supposant un « avant » – comme un « avant et un après Jésus Christ » – constituant la crise sanitaire que nous vivons en un évènement majeur, un moment déterminant, plus qu’un tournant : un repère et une origine. Sauf que le Ministre et le Romancier s’entendent au fond pour dégonfler l’Evènement et en contester l’impact.

Doit-on leur donner raison ?

Il ne s’agit pas de regarder dans une boule de cristal, ni de commenter les prophéties de Nostradamus mais d’essayer – avec un tout petit peu de recul…le seul que la proximité des faits nous permet d’adopter- de réfléchir à ce que nous venons de vivre :  l’expérience pandémique de la covid 19.

 

  1. L’avènement de « la société du Spectacle », la stratégie de la dramatisation.

Tout d’abord cette expression « monde d’Après » corrélée au « jour d’après » directement inspirée par la « titrologie » du cinéma hollywoodien, option films catastrophes, cette expression « donne le ton » en quelque sorte. Ces films existent bien qui racontent un « après » : après un conflit nucléaire, après le « global change », le grand changement climatique, après l’extinction massive de la vie sur la planète etc.

Ce qui est frappant ce sont toutes ces coïncidences dans le déroulement des faits, dans l’enchaînement des décisions, dans le choix des mots : alors que l’on s’apprête à fermer tous les théâtres dans le Pays, on ouvre le « Grand Théâtre du Monde » : on réactive un vieux néologisme du théâtre brechtien – distanciation (ce mot n’existe pas en français)-, on ordonne le confinement dans la précipitation, laissant à peine quelques heures pour rassembler ses affaires de bureau, on désigne vite des héros qu’on applaudit ensuite chaque soir à son « balcon », on organise le spectacle impressionnant du désert urbain, on convoque tous les soirs la presse pour entendre le pénible relevé anxiogène des malades et des morts, rituel lugubre que relaie «en direct » BFM, enfin les déclarations politiques sont martiales et l’éclairage est sombre. Toute cette mise-en-scène propage efficacement la peur qui circule alors bien plus rapidement que le virus. Pourquoi ?

On peut imaginer qu’en dramatisant la situation, en accusant la gravité du moment les pouvoirs publics ont cherché à masquer leur impréparation, à faire oublier leur surdité aux alertes qui avaient été lancées quelques mois avant le début de la pandémie leurs discours et leurs injonctions contradictoires.

Antoine Vitez m’avait expliqué, naguère, quand j’étais jeune apprenti comédien qu’une « mise-en-scène » c’était toujours une « mise-en-signes » au service d’une « mise-en sens »… Je n’ai pas oublié et je cherche toujours le sens de tout ceci… Car nous n’avons pas été confrontés à un effrayant Cygne Noir… cette pandémie-là était prédictible, prévisible à terme… il y en avait eu d’autres peu avant… Et au regard de l’Histoire nous savons ce que provoque la circulation des personnes d’un continent à l’autre… nous savons bien les conséquences de la rencontre de la variole et des indiens du Mexique en 1520. Huit millions de morts entre mars et décembre de cette année-là… les pandémies passent régulièrement sur le destin des peuples…et la plupart du temps elles sont beaucoup plus ravageuses que ce que nous connaissons aujourd’hui…Evidemment, plus de 300 000 morts à ce jour dans le Monde, c’est une tragédie, c’est une injustice… mais chaque année il faut compter en moyenne sur l’ensemble de la population mondiale plus de 620 000 décès dus à la violence des hommes (120 000 victimes de la guerre), 800 000 suicides, plus d’un million et demi de disparitions provoquées par le diabète, un total de 52 millions de morts. Evidemment la pandémie n’est pas terminée mais il est peu probable qu’elle tue davantage que la famine et la malnutrition (un million de victimes en moyenne chaque année).

Finalement l’évènement, ce n’est pas la Covid 19, c’est le confinement très sévère qu’elle a provoqué dans certains pays. Brusquement l’activité économique s’est arrêtée, le temps utile comme le temps inutile furent suspendus, l’espace s’est clôturé …Expériences étranges : les modifications qui interviennent sur l’espace et le temps ne sont pas sans conséquence sur notre perception des phénomènes. Et si la situation fut générale, imposée à tous, elle a généré ses propres inégalités : On ne vit pas le confinement pareillement selon que l’on poursuit le travail à distance ou que l’on se trouve placé en « chômage partiel », selon que l’on vit seul ou en famille, dans un appartement en ville ou bien une maison à la campagne etc.

Pour entretenir « le goût de l’Avenir », on s’obligera à considérer que pour la première fois dans l’Histoire, nous avons choisi de sacrifier l’économie à la santé publique, la quantité des richesses à la qualité de nos vies. On va croire que ce fut intentionnel…pour le principe ! Credo quia absurdum. Dans tous les cas, ce fut un excellent signal : sous certaines latitudes la vie humaine a du prix ! S’il ne fallait retenir qu’une seule chose de ces semaines étranges de confinement, ce doit être cela, sans le moindre doute. Mais sans naïveté non plus le « care » est au cœur des stratégies de « gouvernementalité » dont parle Foucault dans son cours au Collège de France : le contrôle de plus en plus ferme et serré des populations au nom de la santé publique. D’ailleurs cette période n’a pas été vécue sans traumatismes. Houellebecq a cette formule très juste : « cette épidémie réussissait la prouesse d’être à la fois angoissante et ennuyeuse ».

L’Angoisse est un sentiment qui se développe à partir d’une impression d’asphyxie : mon espace se réduit, j’ai l’impression de vivre à l’étroit dans ma vie (angoisse vient d’un mot latin qui signifie étroit)… Le Covid et son traitement constituent bien un système très efficace d’affection respiratoire, au propre comme au figuré ! L’Angoisse au contraire de la peur n’a pas vraiment d’objet… Qui a peur du virus ? Un ennemi qu’on ne voit pas, qui a touché moins de 10% de la population … En revanche la situation créée par cet isolement généralisé de chacun a considérablement rétréci les perspectives de tous. En revanche la peur de la crise économique, elle, a pris le relais et règne sur le « déconfinement ».

Phase un : l’Angoisse. Phase 2 : la Peur.

Pourtant quelle formidable occasion de s’arrêter pour réfléchir et repenser une société qui a montré ses failles !

 

     2. « Le coronavirus devrait avoir pour principal résultat d’accélérer certaines mutations en cours » (M. Houellebecq).

Une habitude s’installe au bout de sept semaines… Le compte y est largement.

Avons-nous dès lors définitivement intégré le port du masque, les gestes « barrière », la distanciation « spaciale » ?

Peut-être, peut-être pas… Verrons-nous longtemps des files de consommateurs attendre sur le trottoir d’en face ? Sommes-nous assurés pour longtemps de n’être jamais plus entassés dans les transports en commun ? de partager la conversation de nos voisins de table dans les brasseries ?

Qu’est-ce qui va changer dans ce que les medias et les politiques appellent avec solennité le « monde d’après » ?

Peut-être allons-nous regagner de l’espace…au théâtre, au cinéma, au restaurant, dans les magasins…peut-être va-t-on faire reculer la promiscuité… Verra t’on la fin des foules ? des manifestations de masse (culturelles ou politiques) ? Franchement je ne le crois pas : on n’empêche pas les gens de se rassembler, on n’empêche pas 20 000 personnes de manifester sans autorisation de la préfecture devant le Palais de Justice.

On peut lire ici ou là que cette période de confinement nous a conduit à nous adapter et que des changements importants ce sont imposés. Dans le monde du travail et à l’Ecole, notamment.

Dans le monde du travail ? Le « télétravail » s’est en effet généralisé mais c’est loin d’être une nouveauté. Avant mars 2020 10% des salariés français y avaient recours, ils étaient déjà plus de 30% dans le monde anglo-saxon. Alors peut-être pourra t’-on observer une augmentation significative de ce pourcentage. Le télétravail est effectivement une véritable révolution et les nouvelles technologies permettent d’abolir la distance mais également de la restaurer : je peux vivre à Marseille et travailler dans un espace virtuel pour une société à Paris parmi d’autres télétravailleurs avec lesquels s’entretient une certaine illusion de proximité.

L’Ecole ? Que n’a t’-on pas écrit sur la conversion numérique de l’Education Nationale, sur les mérites du e-learning, des formations à distance… Là aussi rien de nouveau sous le soleil : sans remonter aux origines de l’enseignement à distance (1840, précisément : à l’initiative de Sir Isaac Pitman qui assurait ainsi la promotion et la vulgarisation de la « sténographie » qu’il avait inventée) rappelons que le CNED à la Libération prend la relève du Service d’Enseignement par Correspondance créé en 1939 et que Moodle permet des interactions avec les apprenants depuis 2001. La seule nouveauté : tout le monde a été contraint de « s’y mettre ».

Le « monde d’après » pourrait être exactement celui qu’il n’a jamais cessé d’être du point de vue du « monde d’avant » mais par anticipation. Car finalement on note que les mutations engagées depuis longtemps, parfois d’ailleurs contrariées (on se souvient du succès très mitigé des moocs, par exemple), se sont accélérées. La crise sanitaire a précipité les choses et rendu acceptables des mesures qui n’auraient pas été du goût de tous. Je pense notamment à la piétonisation de Paris : la Mairie ne s’est jamais cachée de chercher à fermer le centre de Paris aux véhicules motorisés. Aujourd’hui le programme est appliqué plus rapidement que prévu, sans que cela ne soit ni discuté, ni discutable.

Pas plus d’utopie que de dystopie à l’horizon, même si la création d’un revenu universel en Espagne rappelle la première et le traçage des porteurs du virus sur smartphone plutôt la seconde !

Et les « mentalités » ? vont -elles changer ? Il est indéniable que l’immobilité incite à la réflexion, voire à la méditation. Les circonstances ont imposé un temps d’arrêt, un arrêt sur image, l’image de notre « monde », de notre modèle de société, de notre quotidien, de notre vie personnelle enfin. Cette pause (presque) collective fut un moment sans précédent et l’occasion de nous interroger sur l’existence que nous voulons mener. Dans tous les cas « l’assignation à résidence » qui nous fut imposée a rappelé à chacun le prix et le goût de la liberté, la simple liberté d’aller et de venir, de s’asseoir sur un banc ou de partager un pique-nique sur une pelouse avec des amis. La fermeture de (presque) tous les magasins nous a appris qu’on pouvait rechercher des consolations hors de la consommation. Et puis… il faut bien l’avouer, les différentes mesures contradictoires prises par les pouvoirs publics en France, les mensonges, les manquements multiples et variés au cours de cette période ont fait voir un Etat autoritaire mais dépourvu d’autorité. Une étape supplémentaire, hélas, dans le processus de détérioration de l’image de la politique aux yeux de la plupart de nos concitoyens.

Ce « déconfinement » qui n’en finit pas conserve encore un peu de l’inertie de la période précédente ; à l’immobilité succédera bientôt la torpeur des vacances… de quoi retenir sa respiration encore deux mois. Et après ? Le « monde d’après », c’est celui du mois de septembre… un monde sans vaccin, un monde où – l’annonce est amplifiée tous les jours- sévira une crise économique et sociale sans précédent…

Je me souviens de ce que Jacques Derrida écrivait juste après le 11 septembre : « L’évènement, c’est ce qui arrive et en arrivant arrive à me surprendre, à surprendre et à suspendre la compréhension : l’évènement c’est d’abord ce que d’abord je ne comprends pas. Mieux l’évènement c’est d’abord que je ne comprends pas. »

Eric Cobast

Professeur Agrégé de l’Université et Directeur de la Prépa Saint Germain et de l’Académie de l’Eloquence