L’or, un signal faible sur la dette américaine ?

2800 dollars, c’est le prix d’une once d’or sur le marché. C’est un plus haut historique, qui représente une hausse de 40% depuis janvier 2024, qui fait suite, elle-même, à une hausse de 11% en 2023. Il est vrai que la demande est toujours soutenue. Selon le dernier rapport du World Gold Council[1] tous les principaux secteurs de la demande d’or sont à l’achat, à l’exception de la joaillerie qui a vu la demande baisser mais la valeur fortement augmenter.

 

Du côté de l’investissement, les pièces, lingots et les ETF’s continuent leur rallye,  la technologie, très consommatrice d’or dans les PCB, les diodes et les mémoires est toujours en forte croissance et enfin les banques centrales toujours en recherche de diversification des actifs et de stabilisation de l’inflation. Et parmi ces dernières, les plus actives sont celles des BRICS, Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud et la banque centrale de Turquie. En outre la projection des prix sur les contrats futures sur le Comex[2] montrent une croissance des prix attendue de 15% sur 5 ans.

 

Alors certes l’or, de par sa spécificité, pas de risque de crédit, pas de risque de contrepartie, a toujours été une valeur refuge dans des environnements géopolitiques chaotiques. Et depuis quelques années, les tensions sont vives dans différentes régions de la planètes et les risques exacerbés. Mais les cours du métal précieux ont toujours évolué avec des corrélations, bien définies historiquement, avec le 10 ans US et le dollar US.

 

En effet quand les taux d’intérêts de la dette long terme américaine, les taux à 10 ans, montent, les investisseurs vont logiquement préférer acheter cet actif sans risque, en tout cas considéré comme tel, qui va leur procurer un rendement confortable, en délaissant l’or, un actif qui toute chose égale par ailleurs ne leur rapporte aucun rendement. Il en va de même pour le dollar américain. Toutes les matières premières étant cotés en USD, le renchérissement du dollar, entraine de facto une baisse des matières premières. Un investisseur en zone non dollar doit convertir sa monnaie en dollar pour les achats d’or. Ce coût d’accès étant plus cher, il va se retourner vers un autre actif.

 

Or on constate que ces corrélations historiques ne sont plus vraies sur l’or. Le rendement de l’emprunt d’état américain à 10 ans est passé de 0,4% en Janvier 2020 à 4,4% ces derniers jours. Sur la même période de temps le cours de l’or est passé de 1400 $ l’once à 2800$ et le dollar index, qui permet de mesurer la performance du dollar américain face à un panier de six devises, parmi les plus représentatives de la planète, a, quant à lui, progressé de 6% .

 

Ne peut-on voir dans cette nouvelle tendance un début d’inquiétude sur la solidité des comptes publics américains ? L’élection qui vient de s’achever sur la victoire du plus dispendieux des candidats, ses promesses de campagnes donnent des projections de dettes sur PIB à 145% à la fin de son mandat, ne sont guère rassurantes en matière de déficits et d’inflation à venir. Les investisseurs ne seraient-ils pas en train de délaisser la dette américaine pour aller se protéger avec de l’or ? Le fameux privilège exorbitant du dollar, formule attribuée à Valery Giscard d’Estaing en 1964, alors ministre de l’économie, serait-il sur le point de s’éroder et avec lui l’avantage relatif des Etats-Unis en matière de rendement obligataire ?

 

Alors que la banque centrale américaine (FED) a annoncé une première baisse de taux de 50 points de base le 18 septembre et une autre de 25 points de base le 8 novembre, il est notable, depuis cette première annonce, que le rendement de l’emprunt à 10 ans de la dette américaine est passée de 3,6% à 4,4%. Le creusement des déficits publics et avec lui le peu d’intérêt que semble y porter le personnel politique commence à créer de la frilosité chez les investisseurs. Avec plus de 8% de déficit, un marché quasiment au plein emploi, 4% de chômage, un taux de croissance 10% au-dessus de celui de la zone euro sur les quatre dernières années, un taux d’épargne des ménages américains au plus bas, la surchauffe guète et l’inflation n’a probablement pas dit son dernier mot.

 

Le service de dette est passé[3] de 500 milliards de dollars en 2020 à quasiment 1200 milliards de dollars à la fin du troisième trimestre de cette année, engloutissant 22% de l’ensemble le budget de l’état fédéral[4]. Quand on regarde la trajectoire du déficit, de la dette, du service de la dette sur ces dernières années et que l’on se projette sur les 5 à 10 ans à venir et que l’on y ajoute des défis majeurs que vont devoir affronter les Etats-Unis mais également l’ensemble des pays de la planète, on peut légitimement se poser des question sur la soutenabilité de certaines dettes.

 

Nous ne sommes certes pas à la veille d’un défaut sur la dette souveraine des Etats-Unis et par ailleurs les marges de manœuvre fiscale, entres autres, existent, le taux de prélèvement obligatoire s’élève à 26%[5] contre 48% en France par exemple, mais à n’en pas douter la dette de part et d’autre de l’Atlantique en 2025 et 2026 sera un sujet majeur à suivre et l’or nous aura alerté.

[1] https://www.gold.org/goldhub/research/gold-demand-trends/gold-demand-trends-q3-2024/outlook

[2] www.gold.org/goldhub/data/gold-futures-curves

 

[3] https://fred.stlouisfed.org/series/A091RC1Q027SBEA

[4] https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2021/05/budget_fy22.pdf

[5] https://www.oecd.org/fr/data/indicators