Les Chroniques de l’IFG, « La Responsabilité comme Principe »

Les Chroniques de l’IFG, « La Responsabilité comme Principe »

17 décembre 2019

La Responsabilité comme Principe et l’Invention de la Durée

 

Revisité par Rousseau, ou encore sur le mode romanesque par Mary Shelley, le mythe de Prométhée inquiète la Modernité au moment même où il devrait rassurer l’Humanité sur son aptitude au progrès infini : le titan n’est plus ce justicier voleur de feu au grand cœur qui offre aux hommes le pouvoir divin que dispense la technique.

C’est désormais le rebelle définitivement déchaîné, comme l’appelle le philosophe allemand contemporain Hans Jonas (1903-1993), auquel la science confère des forces jamais encore connues et l’économie une impulsion effrénée. Ce Prométhée nouveau réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui, ajoute Jonas, aux premières lignes du texte majeur qu’il consacre, en 1979, aux impératifs que les menaces qui pèsent à présent sur la Nature imposent catégoriquement à la conscience des Modernes.

Le Principe Responsabilité prend acte d’un changement majeur : l’essence de l’agir humain s’est transformée. Les hommes ont désormais les moyens techniques d’altérer puis de détruire de manière irréversible et définitive leur « environnement » – ce dernier terme remplace significativement le mot Nature qu’il n’est sans doute plus pertinent d’employer :

La différence de l’artificiel et du naturel a disparu, le naturel a été englouti par la sphère de l’artificiel ; et en même temps l’artefact total – les œuvres de l’homme devenues monde -, en agissant sur lui-même et par lui-même engendre une nouvelle espèce de nature, c’est-à-dire une nécessité dynamique propre, à laquelle la liberté humaine se trouve confrontée en un sens entièrement nouveau.  « Principe Responsabilité. »

Cette « Nature seconde » produite par des siècles de modernité technicienne, dont à présent l’humanité a fait son milieu et hors de laquelle par conséquent elle ne saurait plus vivre, est à la fois confortable, c’est-à-dire adaptée aux besoins et aux désirs des hommes, et très vulnérable, menacée dans son développement par ce développement même.

A l’évidence, la situation n’est pas récente mais la prise de conscience des risques majeurs que le Progrès fait courir à a permanence de la vie sur la Terre a été provoquée par autant de catastrophes écologiques spectaculaires que par un certain nombre de rapports d’expertise portant sur l’état de la forêt, de l’eau ou encore l’évolution prévisible du climat.

En effet, la modernité technicienne était sortie du second conflit mondial ébranlée par l’effroyable constat d’impuissance : le rationalisme humaniste conçu par l’Occident comme ultime modèle civilisateur s’avérait incapable de prévenir la Barbarie. On sut qu’à Los Alamos « la Science avait connu le péché » (Openheimer) ; on apprit où conduisait l’indifférence aux finalités de l’action et ce qu’il en coûte de feindre d’ignorer que l’Homme n’est pas une chose, une « ressource » qu’on pourrait exploiter.

Dans les années cinquante, Martin Heidegger concerné au premier chef (et bien au-delà de ce que l’on pouvait soupçonner alors) montrait dans une conférence devenue célèbre comment le passage de la technique des Anciens à celle des modernes traduisait un changement de perspective aux conséquences dangereusement imprévisibles.

Pour l’écologie politique, alors naissante, il s’agissait de repenser la place de l’homme dans la Nature et de mener une réflexion sur la solidarité nécessaire à trouver avec cette dernière. Il fallut au « parasite » apprendre à devenir « symbiote » :

Le symbiote admet le droit de l’hôte, alors que le parasite – notre statut actuel – condamne à mort celui qu’il pille et qu’il habite sans prendre conscience qu’à terme il se condamne lui-même à disparaître.  M. Serres « Le Contrat Naturel »

L’idée d’une nouvelle responsabilité s’impose donc, à l’égard de la Nature mais aussi, puisque la permanence de la vie humaine sur Terre en dépend grandement, à l’égard des générations futures. Un nouvel impératif catégorique trouve par conséquent sa nécessité historique. Il s’agit de donner un contenu précis à « l’Ethique de Responsabilité » dont parle déjà en 1919 Max Weber et que Jonas formule de la sorte :

Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre

Ou

Ne compromets pas les conditions pour la survie indéfinie de l’humanité sur Terre.

Alors que l’impératif kantien invite à évaluer les principes de l’action, Jonas ne retient que les effets de l’agir pour réclamer leur juste évaluation. Il faut à présent anticiper, regarder vers l’avenir et non se laisser lier au passé, à des modèles anciens ou à des valeurs héritées de la tradition :

La conviction le cède désormais à la responsabilité.

 

A suivre : « Suis-je le Gardien de mon frère ? »

Eric Cobast

Professeur Agrégé de l’Université et Directeur de la Prépa Saint Germain et de l’Académie de l’Eloquence