« Culture chez vous », 10 livres policiers

« Culture chez vous », 10 livres policiers

3 avril 2020

 

Les 10 romans policiers (au moins !) qui ces dernières années m’ont vraiment marqué.

 

Un lecteur est toujours un enquêteur qui rassemble des indices que l’auteur a disséminés au fil des pages de son livre. De très grandes œuvres délibérément choisissent même de prendre la forme d’une enquête assumée : Œdipe Roi, Hamlet , Albertine disparue …Mais toutes les œuvres que Roland Barthes qualifie de « scriptibles », parce que le lecteur est convié par l’auteur à une réécriture possible, sont au fond des romans policiers.

Pourquoi, par exemple, Stendhal confie -t -il qu’il n’a jamais cessé au cours de la composition de La Chartreuse de Parme d’avoir pour horizon la mort de Sandrino, un personnage qui n’apparaît qu’à la fin du roman pour disparaître aussitôt ? Qui est cette Manon Lescaut à la poursuite de laquelle le chevalier Des Grieux s’épuise dans le roman de l’abbé Prévost ? Faut-il croire tout ce que raconte Ulysse dans L’Odyssée ? etc. Tous les cours de littérature que j’ai conçus pour mes étudiants de khâgne pendant vingt ans remontent par bouffées ! On ne s’emballe pas … Revenons à nos polars !

Depuis quelques décennies le genre a connu un extraordinaire renouvellement. Dans la première moitié du XXème siècle, on distinguait trois catégories : Le roman Noir, d’inspiration américaine, roman urbain, toujours crépusculaire, tragique, au sens grec. Avec des auteurs cultes Hammett, Chase, Chandler et un roman étendard, Le Faucon Maltais. Mickey Spillane – Le Dogue– en fut le dernier représentant « historique ».

A côté, le « Whodunit » – « Who (has) done it ? » – le roman à énigme, dominé par Agatha Christie avec un détective très cérébral (alors que le détective du roman noir est lui très « physique ») et un véritable « puzzle » à reconstituer.

Enfin, une école « française », à la Georges Simenon où le cadre d’une enquête menée par le pittoresque commissaire Maigret accueille analyses psychologiques et descriptions réalistes. On y croise de « vrais » personnages, pas seulement des archétypes, dans la tradition d’un Balzac (qui inventa au passage le roman policier avec Une ténébreuse affaire).

Depuis une trentaine d’années l’univers du polar s’est incroyablement enrichi en s’ouvrant notamment au domaine étranger. Aujourd’hui il est par exemple impossible d’ignorer le polar scandinave…Suédois, danois, islandais…Nesbo, Mankell, Lackbërg, Indridason, Olsen, et tout récemment le jeune talent islandais Ragnär Jonasson (Natt) Mais les italiens, les espagnols, les japonais ne sont pas en reste !

En même temps, le ton est devenu encore plus sombre et les romans se sont ouverts à l’expression le plus souvent d’une extraordinaire violence (qui peut rendre la lecture de certaines œuvres parfois difficilement supportable), celle de notre époque où la pathologie psychiatrique joue un rôle grandissant. Paradoxalement les textes n’en sont pas devenus plus « simples », au contraire les auteurs contemporains jouent de toutes les subtilités narratologiques pour étourdir davantage leur lecteur.

Voici donc après ce long préambule la playlist d’un lecteur passionné de romans policiers contemporains. J’espère vous faire découvrir des pépites et s’accélérer le pouls de nos heures confinées…Tous les titres qui suivent furent dévorés …d’un coup !

Comme pour la précédente playlist, les références vont crescendo. On termine par une rareté, un bijou…

NB : La présentation n’entre pas dans le détail du roman pour éviter de le «spoiler », comme on dit en français.

Tous ces ouvrages sont disponibles en poche à l’exception du Kanae Minato.

 

1. « Le Cri » puis « Le Complot » de Nicolas Beuglet

Un nouveau venu dans le monde du polar français avec un nouveau personnage, l’inspectrice Sarah Geringën. Deux romans passionnants, baignant dans une atmosphère gothique mais pourtant nourris par l’actualité. Le second volume est même assez bluffant (le premier thriller « féministe »). Je ne recommande pas le dernier tome de la trilogie, bâclé et inutilement « gore »

2. « Alex », « Travail soigné », « Sacrifices » de Pierre Lemaître

Avant d’être le grand romancier populaire de « Au revoir là-haut », Pierre Lemaître est l’un des auteurs de roman policier parmi les plus reconnus dans le monde (Stephen King lui rend régulièrement hommage). Ses romans jouent de tous les ressorts de la narratologie et d’une intertextualité riche et assumée.  Je renvoie à la trilogie « Camille Verhœven », du nom de son héros, un commandant de police atypique au destin tragique. Ce sont trois romans à l’intrigue déconcertante. A noter une franche violence qu’il faut pouvoir supporter.

Lemaître a ouvert la voie à de nouveaux romanciers comme Bernard Minier (« Glacé », « N’éteins pas la lumière ») ou encore Olivier Norek (son dernier roman « Surface » est une grande réussite) qui ont le sens du récit et de sa construction. Tous ces romans sont de vraies machines à suspendre le temps.

3. « Le Chuchoteur » de D. Carrisi

Terrible roman, venu d’Italie, inspiré d’un fait divers épouvantable. Un retournement de situation à la fin de chaque chapitre, tel est le pari tenu de ce livre « épuisant ».

4. « Le Dalhia Noir » mais aussi « A cause de la nuit » ou encore « Lune Sanglante » de James Ellroy

Ce sont les trois romans d’Ellroy que je préfère parce que le style en reste simple et la structure relativement linéaire. Les autres me semblent plus ou moins lisibles, c’est en fonction de la réussite ou de l’échec de la polyphonie romanesque voulue par Ellroy. Mais Ellroy a réveillé le roman noir américain, il l’a tiré vers le roman « historique », le roman de mœurs, le roman politique. .Le Dalhia, pour les raisons tragiques que l’on connaît, est son roman le plus personnel.

5. « La Sirène », « Le gardien de phare », « La Sorcière », « La faiseuse d’anges », « Le dompteur de lion » de Camilla Läckberg

Tous les romans de Camilla Läckberg sont magistraux. Cette romancière suédoise, appréciée dans toute l’Europe, imagine des romans policiers où le fantastique n’est jamais totalement banni. Ce sont des histoires « glacées » qui se poursuivent souvent sur plusieurs générations, avec pour cadre unique le petit port de Fjällbacka en Suède. Une écriture très maîtrisée que la traduction des éditions Actes Sud restitue parfaitement.

6. « Le Fils », « Léopard », « Le couteau », « La Soif », « Le Bonhomme de neige » de Jo Nesbo

L’autre très grand romancier scandinave qui porte haut le roman policier pour en faire un genre vraiment « littéraire », c’est le norvégien Jo Nesbo qui s’inscrit dans les marques d’Henning Mankell. Son œuvre romanesque repose sur un personnage de détective singulier, Harry Hole, au comportement border line et qui entraine le lecteur dans des intrigues violentes et sombres tant à Oslo et sa région qu’en Afrique ou en Asie. Ces romans ont une densité psychologique et politique inhabituelle.

Mon préféré est à part. C’est « Le Fils », un récit où Harry Hole n’apparaît pas, et un qui est porté par un personnage extraordinaire, à mi-chemin entre Jésus et Montecristo, un Christ revisité par le « polar » en quelque sorte …Vraiment exceptionnel.

7. « Le tableau du maître flamand » d’Arturo Pérez- Reverte

Un tableau flamand recèle la vérité d’un crime (commis au moyen-âge) à travers la partie d’échecs que jouent les personnages représentés par le peintre. Cette partie délivre un message, un message qui permettra d’élucider une série de meurtres qui frappent le monde des galeries d’art et des collectionneurs aujourd’hui.

Une intrigue virtuose.

8. « Quand sort la Recluse » de Fred Vargas

Fred Vargas est une romancière singulière qui a créé un genre dans le genre qu’elle appelle le « rompol ». L’Enquête criminelle baigne toujours plus ou moins dans une atmosphère poétique et onirique, elle est portée par un policier intuitif parfois difficile à suivre pour ses équipiers et qui semble obéir à une autre « logique », celle de la brume. Cette fois le commissaire Adamsberg se heurte au scepticisme et à l’opposition de ses subordonnés

Dans ce dernier roman, il est question d’araignées, de femmes emmurées vivantes (les recluses) et de trois meurtres maquillés…

9. « Le Poète » de Mickaël Connelly

Une vague de suicides inexpliqués dévaste la police de Denver. Les policiers prétendument suicidés laissent en guise d’adieu des phrases extraites des Poèmes d’Edgar Poe. Un journaliste dont le frère jumeau s’est tué dans ces conditions enquête sur ces crimes maquillés. Il s’associe avec une détective du FBI…Le résultat : un polar d’exception, lyrique…de très loin l’un des meilleurs que j’aie lu ces dernières années, avec une chute et des renversements de situation très surprenants, un personnage de « criminel » unique en son genre.

10. « Les assassins de la 5ème B »  de Kanae Minato (éditions du Seuil)

Il s’agit du premier roman de Kanae Minato, auteure japonaise de romans policiers, très connue et reconnue surtout depuis Shokuzaï adapté au cinéma et à la télévision par Kiyoshi Kurosawa.

Moriguchi Manami, 4 ans, est retrouvée noyée dans la piscine du collège où enseigne sa mère. Un mois plus tard, lors de son discours d’adieu à sa classe de 5e B, Mme Miroguchi accuse deux élèves d’avoir tué sa fille et leur annonce sa vengeance…

Ainsi débute cet extraordinaire roman qui maintient jusqu’à la dernière ligne le lecteur suspendu au dénouement imprévisible. Très grande virtuosité narrative, le récit est fragmenté selon différents points de vue, différents supports (lettre, coup de téléphone, extrait d’un journal intime…) Un roman cruel qui témoigne aussi de la vie quotidienne dans le Japon contemporain.

Vraiment étonnant.

Hors liste, deux OVNIs :

« Qui a tué Roger Ackroyd ?»   de Pierre Bayard  (éditions de Minuit)

Il s’agit de la relecture minutieuse du roman d’Agatha Christie qui révèle une vérité inattendue : le coupable désigné par la romancière n’est pas le bon. Agatha Christie a dissimulé la vérité. Une enquête dans l’enquête que permettent les finesses de la narratologie !

Epatant !

« L’affaire Arnolfini » de Jean-Phlippe Postel et Daniel Pennac (éditions Actes Sud)

Le célèbre tableau de Van Eyck recèle un lourd secret : une enquête palpitante sur un tableau où les indices d’un drame sont dissimulés par l’artiste …A lire d’une traite…brillantissime !

 

La semaine prochaine je vous proposerai ma liste des classiques ignorés, j’essayerai de vous faire découvrir des œuvres de Stendhal ou Balzac que vous ne connaissez pas, des petits bijoux et des auteurs peut-être pas assez connus…

Eric Cobast

Professeur Agrégé de l’Université et Directeur de la Prépa Saint Germain et de l’Académie de l’Eloquence